Bitcoin - faisons le point

Ce texte est librement adapté de A Bitcoin FAQ., par Christian Wagner.
 


Version courte

 

1/ Devrais-je acheter des Bitcoins?
Non.

2/ Mais tout le monde en parle à la télévision, dans les media, sur les réseaux ... ?
Quand il s'agit de technologie, les journalistes ont une tendance très nette à raconter n'importe quoi. Pas d'exception.

3/ Comment marche ce truc ? Je n'y comprends rien !
Et c'est normal. Il est impossible d'expliquer Bitcoin avec précision sans utiliser une foultitude de termes techniques abscons. Ce sera long, fatiguant et plein de maths, donc honnêtement, vous avez mieux à faire. Quelque chose d'utile, par exemple.


 Prix du BTC depuis 2011 ( source ).

Prix du BTC depuis 2011 (source).

Version longue

1/ Je veux vraiment comprendre comment Bitcoin fonctionne.

D'accord. Je vais essayer d’être objectif et neutre.  Mais ne venez pas vous plaindre si vous n'y comprenez rien ou si c'est long et pénible. Bitcoin est complexe, bien loin de ce que vous disent les journalistes qui essaient d'expliquer le truc en 3min.

Bitcoin est une cryptomonnaie décentralisée. C'est un réseau de programmes qui partagent un protocole commun conçu pour permettre un transfert sécurisé de BTC entre différents utilisateurs. Il utilise de la cryptographie distribuée pour vérifier les transactions. Je parlerai de Bitcoin pour parler du réseau et du concept, et de BTC pour l'élément de décompte de la monnaie

Bitcoin est aussi le phénomène culturel qui a grandi autour de ce programme, qui inclut d'autres programmes qui ne font pas partie du concept initial. On compte parmi eux des services d'échanges, qui permettent de vendre et acheter des BTC à partir de monnaies réelles (dollar, euro, yuan etc).

Les utilisateurs de Bitcoin, le réseau, ou détenteurs de BTC, possèdent des fichiers appelés portefeuilles (wallet). Ce ne sont pas vraiment des portefeuilles, puisqu'ils ne contiennent que des clés cryptographiques privées. L'équivalent du compte en banque n'existe pas dans Bitcoin : il est en réalité inscrit dans le réseau, ce qui implique que personne ne peut modifier le contenu de son compte en banque en douce. On peut ajouter des BTC à un autre compte en utilisant l'adresse publique de ce compte, mais on ne peut effectuer le transfert que si on dispose de la clé privée du compte d'origine. Il y a une nuance, que je vous laisse identifier.

Au passage, si ces considérations de clés chiffrées publiques et privées ne sont que du charabia d'informaticien (présenté ici, par exemple), je vous conseille de d'arrêter la lecture de cette page maintenant, et de retourner vous occuper de vos proches, sans aucun remord.

Les transferts entre portefeuilles sont enchâssés dans des blocs, qui sont les objets de base de ce système cryptographique distribué. La vérification de la validité de ces transactions et leur enregistrement dans la blockchain a un nom spécial : le minage (mining), pour des raisons métaphoriques évidentes. Les transactions sont inscrites dans cette chaîne de blocs en utilisant des méthodes mathématiques de hachage (hashing, je vous laisse utiliser Google) ; n'importe quel utilisateur peut ainsi vérifier l'intégrité et la consistance de l'intégralité de la chaîne. Ce processus de minage est coûteux en puissance de calcul, donc en temps et en énergie et au final, en argent (réel). Pour inciter les mineurs à effectuer ce travail, le créateur de Bitcoin (Satoshi Nakamoto, cf plus bas) a introduit deux pépites dans la conception de son réseau, en faisant appel à une compétition totalement ouverte : des taxes et des récompenses.

Des taxes : une personne qui soumet pour validation une transaction au réseau peut inclure une somme additionnelle qui sera versée au mineur qui validera le bloc contenant cette transaction (transaction fee). Plus ce montant sera élevé, plus la transaction sera vérifiée rapidement.

Des récompenses : créer un nouveau bloc rapporte des BTC, 25 en ce moment, ce montant baisse de moitié tous les 210k blocs. Amasser de la puissance de calcul permet donc d'amasser plus de BTC, et la compétition fait rage pour chaque bloc. Notez que le stock total de BTC est fixé à 21M.

La création des blocs est régie par le réseau. Toutes les 10 minutes, un bloc doit être crée, contenant un nombre variable de transactions, ~2000 au maximum. Puisque la création d'un bloc dépend de la quantité de puissance de calcul disponible sur le réseau, la difficulté du problème à résoudre est automatiquement adaptée. Ce garde-fou a été pensé pour éviter une prise de contrôle totale du réseau par quelques individus.

Un bloc de transactions est déclaré conforme si la majorité du réseau le considère ainsi. Ce processus de vérification distribué(e) assure la cohérence du réseau et permet de s'affranchir d'une autorité de vérification centrale. Il a été jugé en effet très improbable de pouvoir prendre le contrôle total du réseau en agrégeant suffisamment de puissance de calcul (=puissance de hachage) - plus la moité en théorie, un tiers en pratique, est nécessaire pour réaliser une telle performance, catastrophique pour la chaîne.

Les paragraphes précédents présentent donc, rapidement, les points centraux du concept original de Bitcoin. Pour faire court, les BTC sont reliés l'adresse d'un portefeuille, et leurs échanges sont enregistrés dans une chaîne de blocs distribuée. La validité de cette chaîne est garanti par des mineurs, qui sont intéressés par un système de récompenses. La nature distribuée du réseau permet de s'affranchir des attaques ou autres tricheries (dont la double dépense), car des transactions non-valides seront refusées par l'ensemble des utilisateurs.

2/ C'était long.

C'était long à écrire.

3/ A quoi a servi Bitcoin, jusqu'ici ?

Bitcoin était initialement un cas d'usage, un prototype (proof-of-concept) écrit par un crypto-analyste anonyme qui se faisait appeler "Satoshi Nakamoto". Il n'était selon toute vraisemblance pas japonais, et son identité reste un mystère. Bitcoin a été pensé pour servir de bac à sable pour des théories relatives aux cryptomonnaies. C'était donc initialement une simple curiosité de laboratoire et très peu de personnes participaient au réseau, car Bitcoin n'avait aucune valeur réelle.

Et puis, tout a changé. Trois types de personnes s'y sont intéressé. Premièrement, des libertaires qui aimaient l'idée d'une monnaie non contrôlée et incontrôlable par un gouvernement : Bitcoin est pour eux une idéologie. Deuxièmement, des gens qui voulaient utiliser Bitcoin comme monnaie pseudo-anonyme et internationale, pour effectuer des transactions illégales (armes, drogues, pornographie interdite) ou pour s'en servir comme blanchiment d'argent. Bitcoin est pour eux un moyen d'échapper à la loi. Enfin, des gens qui ont vu en Bitcoin un moyen de devenir riche en bâtissant un nouveau type de monnaie. Bitcoin est pour eux un investissement.

L'histoire de Bitcoin est trop compliquée pour être abordée ici, mais ces trois groupes de personnes ont façonné le réseau et la communauté pour lui donner sa forme actuelle ; à savoir, un énorme bordel de bêtise, d'avidité et de mauvais choix techniques.

 
 Prix du BTC depuis 2011, en log ( source ).

Prix du BTC depuis 2011, en log (source).

 

4/ Euh ... il me semble avoir lu "objectif et neutre" quelque part, au début.

Ah oui. Mais c'était long. Je n'avais pas prévu que quelqu'un lise la version longue de la FAQ. Bon, vous ferez comme si vous n'aviez pas lu ces mots.

5/ Ok. Et Bitcoin, aujourd'hui, c'est quoi ?

Aujourd'hui, la communauté Bitcoin a laissé place aux usagers de Bitcoin qui s'en servent comme d'un produit qu'on achète et qu'on vend. Si certains parlent de Bitcoin comme d'une future monnaie, la grande majorité des transactions se font de et vers des monnaies classiques (fiat), et non pas pour acheter des biens classiques, comme on le ferait avec une monnaie. Il y a en effet très peu de choses qu'on peut acheter directement avec des BTC, sans avoir besoin de passer par une conversion en dollars (par exemple) ; même dans ces rares cas, les échanges se font majoritairement via une conversion cachée, si bien que le marchand ne voit jamais la couleur d'un BTC - qui n'en a pas.

Les BTC sont achetés et vendus comme des produits : or, pétrole etc. Des services d'échange, ou de bourses, ont été créés, permettant à des gens qui veulent acheter ce produit de place des "ordres d'achats" grâce auxquels ils se proposent d'acheter une certaine quantité de BTC à un prix donné. Ces ordres d'achats sont comparés à des ordres de ventes proposés par des gens qui veulent vendre ce produit.

Il existe différentes bourses de ce type, pour acheter et vendre ces BTC contre des monnaies classiques ; une des plus importantes était Mtgox, initialement consacrée à l'échange de cartes Magic: The Gathering virtuelles, d'où son nom : "Magic: The Gathering Online eXchange". Sa chute en 2014 est, semble-t-il, l’œuvre de pirates informatiques ayant détournés 744k BTC.

Lorsqu'on dit que "le Bitcoin vaut $15000", cela signifie habituellement que les dernières transactions d'achat sur les bourses principales étaient autour de ce prix. Ces prix ont historiquement beaucoup variés, avec des périodes de fort accroissement ou de spectaculaires baisses. Parfois plus de 50% sur la journée.

Il faut noter que les places de marché principales sont confrontées à des problèmes légaux lors de la conversion des montants BTC en monnaies classiques. La régulation bancaire est très importante dans beaucoup de pays, et les banques ont tendance à ne pas apprécier les fortes entrées d'argent qui ne sont pas encadrées ; les risques de requalification des sommes en blanchiment d'argent ou trafics illégaux sont réels.

  Evolution du hashrate, échelle log ( source )

Evolution du hashrate, échelle log (source)

 


6/ Et si je veux "miner" des BTC au lieu d'en acheter ?

Il n'y a absolument aucune raison de vouloir faire une telle chose : la combinaison de l'accroissement de la difficulté du minage et le système de rétribution compétitif des mineurs ont transformé cette activité en une course à la puissance inutile et extrêmement gourmande.

Le créateur (?) de Bitcoin n'avait, initialement, pas prévu la possibilité que des équipements dédiés spécifiquement conçus pour effectuer ces calculs de minage existent, rendant inutile toute autre forme de minage. Les temps où un mineur pouvait espérer être compétitif en utilisant le processeur de son ordinateur ou même sa carte graphique sont révolus depuis plusieurs années. L'accroissement spectaculaire de la puissance de minage a accru la difficulté du problème mathématique à résoudre, si bien que de vastes accumulations de ces composants ont fleuris, surtout en Chine. Au final, la communauté a construit de magnifiques machines à convertir de l'électricité en chaleur et en BTC.

Quelques chiffres, pour bien mesurer cette folie. On compte la puissance de calcul en nombres de calcul de hachages (hash, hashrate) par seconde. Aux temps héroïques des premiers blocs, vers 2009, les 33 MH/s d'un Intel Core i7 n'étaient pas ridicules, avant que les cartes graphiques (GPU) prennent le relais pour atteindre es quelques centaines de MH/s. Elles laissèrent ensuite la place aux FPGA, coûteux mais atteignant les 20 GH/s. A partir de 2012, les premiers ASIC, totalement dédiés au calculs des cryptomonnaies et très efficaces énergétiquement (~1 GH/J), tuèrent le marché avec leurs TH/s (1000 GH/s). La puissance de calcul actuelle installée début 2017 était de 2000 PH/s, soit l'équivalent d'une dizaine de milliards de processeurs classiques. On parle de véritables usines de minage, qui engloutissent d'énormes quantité d'énergie payées par la revente des BTC ainsi générés.

L'équation est simple. Plus il y a de puissance de calcul installée (=hardware, donc =argent), plus un BTC est complexe à générer (=mathématiques), car un nouveau bloc doit être généré toutes les 10 minutes (=règle forte). La puissance de calcul a un coût et est financée par le cours BTC->$. Tant que le cours monte, les mineurs ont intérêt à investir et installer de la puissance de calcul ... toute cette industrie consomme donc de l'énergie, globalement fossile car les usines de minage sont généralement installées en Chine, pour, au final, générer des BTC. BTC qui n'ont, rappelons-le, aucune forme d'utilité.

Lors d'une ruée vers l'or, il faut vendre des pelles - adage bien connu. A part quelques investisseurs, les véritables gagnants de cette folle histoire sont les constructeurs de ces équipements de minage (ASIC), qui sont payés. En dollars.

Si vous voulez réellement "posséder" des BTC, peut-etre parce que vous voulez acheter de la drogue, achetez-les. C'est stupide, mais moins stupide que d'essayer en miner.

Note : on ne "possède" pas de BTC, en réalité, et c'est là toute la force du concept. Ils n'existent qu'en flux. Eh oui ... mais ça nous mènerait un peu loin.

  Bitcoin.com : cloud mining ( source )

Bitcoin.com : cloud mining (source)

 

7/ Bitcoin est-il anonyme ?

Dans un sens, oui : une adresse Bitcoin n'est pas nécessairement reliée à une personne.

Mais généralement parlant, non. Par conception, le réseau Bitcoin vérifie les transactions de façon distribuée. Toutes les transactions seront donc visibles par tout le monde et de toute éternité. Il n'y a absolument aucune confidentialité, et tout est traçable. N'achetez pas de la drogue, ni des armes.

 

8/ Bitcoin ne sera donc pas une monnaie ?

Non, pour une raison simple : le design historique et actuel de Bitcoin ne peut pas scaler ou, en français, passer à l'échelle. Pour des raisons techniques, un peu moins vraies aujourd'hui (mais seulement un peu, cf Bitcoin Cash par ex), le réseau ne peut traiter qu'un nombre très limité de transactions par bloc, et intervalle de temps entre chaque création de bloc est fixé à 10 minutes, quelque soit la puissance de calcul disponible - ce qui limite nécessairement la capacité de traitement des transactions. Plus Bitcoin est populaire, plus le traitement des transactions est lent. C'est une question de tuyau et de flux : le flux augmente mais pas le tuyau ni la pression. Dire que Bitcoin est "instantané" est faux.

D'ailleurs, ce n'est pas "gratuit" non plus. Vous avez la possibilité de ne pas payer pour accélérer la validation de votre transaction ; il est toutefois très probable que votre transaction ne sera pas validé rapidement, si elle l'est un jour ! Ces coûts de transactions sont de fait nécessaires.

Point plus important : la taille de la blockchain s’accroît rapidement. Elle a dépassé les 130Go, et il est nécessaire de la télécharger entièrement pour miner ou vérifier ses propres transactions. Ou pour suivre les transactions de quelqu'un d'autre, cf au dessus à propos de l'anonymat tout relatif. Vous pouvez utiliser des services tiers pour sauvegarder et transférer vos BTC, mais le pari semble historiquement compliqué, puisque ces services ont tendance à être la cible de pirates, ou à disparaître soudainement, emportant votre "crypto-argent" avec eux.

Si Bitcoin sortait de son petit périmètre d'objet spéculatif pour devenir réellement populaire, la blockchain atteindrait une taille phénoménale et très peu pratique. Notez que Visa maintient des bases de données de plusieurs To (terabytes) pour ses transactions ; que se passerait-il si, pour utiliser une carte de paiement de manière sécurisée, chaque personne devait avoir sa propre copie de l'ensemble des transactions mondiales ? ...

 

9/ Euh attends, tout ce que les gens disent à propos de Bitcoin est en fait faux ?

Oui. Ce n'est pas anonyme, ni gratuit, ni instantané, ni pratique. C'est extrêmement difficile de gagner de l'argent avec Bitcoin, le minage est inutile, et il est littéralement impossible que son usage se généralise. A moins que vous trouviez une raison idéologique d'utiliser Bitcoin (ou si vous voulez acheter de la drogue ou de la pornographie infantile), il n'y a absolument aucune raison de participer à ce truc.

Ah, si. Les bitcoin-fans ont raison sur un point : les transactions sont irréversibles. Ceux qui n'ont jamais été victimes de dépenses frauduleuses sur leurs comptes n'auront pas forcément tendance à trouver ce point problématique ... mais ce sont probablement les seuls, et Bitcoin leur donnera tort.


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Thomas GerbaudComment