La guerre des intelligences

 

J'ai eu ces derniers jours quelques échanges avec mon frère, à propos du livre « La guerre des intelligences », du Dr Laurent Alexandre. Nous sommes un peu moins connus que lui, et nous ne sommes pas invités sur les ondes. Peu nous chaut, soyons honnêtes.


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[Thomas]
Salut frangin. Je n'avais pas vraiment le temps, mais j'ai lu le dernier bouquin du futurologue médiatique.
Je ne te cache pas que son truc m'a un peu agacé. J'ai rédigé ça, en rentrant de la StationF. Tu aimes?

 
 

[Antoine]
Il lit mon texte, un peu abrasif.
Je n'aimerais pas recevoir un mail comme ça.

[Thomas]
Oui ... bon, en effet, il m'a vraiment agacé. J'ai enlevé les blagues moisies et revu un peu la forme ? C'est censé être posté sur les réseaux, pour info. Il faut bien qu'il y ait quelques voix dissonantes ou critiques.

 
 

[Antoine]
Il lit la deuxième version.
C'est moins insultant mais ça reste condescendant.

Rapidement, mon avis.
Rajoute plus souvent « forte » à IA : on peut dire que l'IA est un sous-domaine de l'informatique et des sciences cognitives. Remplace « algorithmes avec des maths » par « algorithme avec des stats ». D'ailleurs ce n'est pas pertinent de les opposer aux algorithmes d'intelligence artificielle. Ça vaudrait le coup que tu dresses un vrai tableau de ce que les différents termes que tu utilises recouvrent. Et attention à l'emploi du mot automate, qui a un sens différent de celui que tu utilises.

[Thomas]
Merci.
Comme d'hab' en fait. Je ferai mieux de signer mes articles avec ton prénom :)

Non mais, l'IA, ça devient fatiguant. Même Cédric Villani s'y met. Sérieux ...
Bref. voici une troisième version.

 
 

[Antoine]
Il lit mon troisième texte, que j'estime prêt à livrer aux réseaux

Ta nouvelle version est plus solide. Par contre, on y retrouve un peu moins ton style. Sur la forme, il y a des typos qui traînent, des tournures de phrases ampoulées et ton point 6 n'est pas très clair. Sur le fond, on a du mal à saisir la structure de ton propos : quel est le premier point ? Quels rapports entre le premier et les deux autres ? Sont-ils d'importance égale ? Ça vaudrait le coup de les présenter brièvement en introduction. Tu pourrais aussi citer des passages du livre en rapport avec les points commentés.

En fait, c'est quoi qui t'agace exactement ?
Qu'il confonde IA forte et apprentissage statistique ?
Qu'il prenne la com’ des GAFAM au pied de la lettre ?
Son attitude fataliste de soumission aux GAFAM ?

C'est peut-être plutôt sa thèse qu'il faut réfuter, au-delà des arguments qu'il emploie. Et proposer une alternative.

[Thomas]
Je vais reprendre tes questions.

En fait, c'est quoi qui t'agace exactement ?

Son livre est très discutable.
La forme est très peu claire, avec ses chroniques (j'en ai reconnu certaines) insérées un peu partout, ce qui casse le rythme, et des citations permanentes venant des GAFAM. Le fond est du même tonneau; il rapporte pas mal d'évènements liés à  la tech ou à la médecin, sans qu'on en sache vraiment la portée. Il fonctionne beaucoup par accumulation d'arguments d'autorité à la Jacques a dit, version Kurzweil ou Musk, et s'en sert comme base pour faire de la prospective sauvage.

Le souci, évidemment, est qu'il est écouté et intervient dans les débats comme expert de l'IA. Sa voix porte dans les médias, j'ai l'impression. En tout cas, je l'entends souvent. Ça m'agace parce qu'à chaque fois, ou presque, il alterne entre de la provoc' assez virulente et le n'importe quoi technique. J’approuve la provocation, mais pas le discours pseudo-technique.

Qu'il confonde IA forte et apprentissage statistique ?

Oui. Et c'est fâcheux.

Qu'il prenne la com des GAFAM au pied de la lettre ?

Aussi. Ça me parait bizarre d'ailleurs, qu'il leur accorde le moindre crédit. C'est de la com', bordel.

Son attitude fataliste de soumission aux GAFAM ?

Ça se défend, cela dit. Mais ce n'est pas forcément vrai.

C'est peut-être plutôt sa thèse qu'il faut réfuter, au-delà des arguments qu'il emploie. Et
proposer une alternative.

Tu as raison. Mais c’est franchement fatiguant. Faut démêler le plan, c'est bordélique. On pourrait se limiter aux titres, cela dit... Bref, en résumé, si j'essaie de sortir le fil rouge du bouquin - il a d'ailleurs un chapitre Fil rouge.

  1. L'IA forte va arriver. La preuve : l'IA est en plein boom et les patrons des GAFAM poussent vers cette situation. C'est donc inéluctable. L'intelligence sera confisquée par l'IA, le travail par les robots.
  2. En parallèle de la montée de l'IA, l'Homme aura accès à des outils de manipulation génétique. Eugénisme, amélioration, sélection. Fin de la mort, tout le monde à 160 de QI et autres élucubrations. Il relie ça au transhumanisme. Les longs passages sur le QI t'amuseront.
  3. L'Homme va devoir s'adapter pour ne pas s'engager dans un combat frontal avec l'IA. Garder des poches d'expertises et une utilité vis-à-vis de l'IA. La tentation transhumaniste sera forte, avec par exemple puces implantées dans le cerveau.
  4. Il donne quelques réflexions sur les différents type d'IA forte et comment s'y adapter. C'est de la SciFi pure.
  5. - ou 0, en fait. En filigrane, tout une discussion sur l'éducation des enfants, donc shoot à boulets rouges sur l'éducation nationale française soi-disant incapable, vieillissante et inutile.

Je me limite bien entendu à la partie sur l’IA, sans tomber dans le débat sur l’éduc’nat ni sur les histoires de QI ou de plasticité cérébrale. Je ne suis pas pertinent sur le sujet, encore moins audible, et je le soupçonne de faire uniquement de la provoc. Il ne va pas se faire que des amis, d’ailleurs.

Au final, la majorité de ces points ne sont pas vraiment attaquables, car ils relèvent à mes yeux plus de la littérature que de l'analyse. Sa démarche est de chercher des signes avant-coureurs d'un futur qu'il se propose de nous décrire – très sombre et glauque. En s’appuyant massivement sur des citations de Sergey Brin, Larry Page, Mark Zuckerberg, Elon Musk et Raymond Kurzweil. Je suis d'ailleurs infoutu de te dire ce qu'il espère, puisque j'ai fortement l’impression qu'il dit tout et son contraire. Pour être plus propre dans la critique, il faudrait le relire et travailler plus précisément sur les lignes forces. Pas envie, je t'avoue.

Le gros point faible que je vois, si on oublie évidemment le coté accumulation de scenarii de SciFi, c'est le passage de l'IA faible vers l'IA forte. Si j’étais légèrement de mauvaise foi, je résumerais son propos ainsi : puisque DeepMind AlphaGo est maintenant imbattable au go, puisque Elon Musk travaille sur les voitures autonomes, et puisque les GAFAM sont à fond sur l’IA, alors l’émergence d’une IA forte est inéluctable. Léger ...

Vu la non-maîtrise technique qu'il démontre à longueur de pages au sujet de l'IA faible (qu’il réduit aux réseaux de neurones, stassez) je m'interroge sérieusement le crédit qu'on peut accorder à ce bouquin.

Je vais retourner à Asimov et Herbert. Au moins, on sait que c'est de la littérature.

 
 

[Antoine]
Je ne sais pas vraiment si c’est une bonne idée de publier ce texte. Tu vas énerver les gens.
Est-ce pertinent ? Utile ? Tu vas prêter le flanc aux attaques.

[Thomas]
Enerver ? Bah pourquoi ? Je suis resté super sympa, au final ...

 
 

Antoine Gerbaud est un ancien élève de Normale Sup’ Cachan et docteur en mathématiques.
Thomas Gerbaud est centralien de Lyon, docteur en physique et entrepreneur.
Nous sommes tous les deux data scientists indépendants, et frères.

 
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